99 moutons et 1 berrichon font 100 bêtes...

99 moutons et 1 berrichon font 100 bêtes...

Messagepar Monique » 11 Nov 2014 09:06

22/02/2009 - Françoise Bezet

L' image du Berrichon n est souvent pas très flatteuse ; il est une expression qui l' illustre bien : 99 moutons et un Berrichon, ça fait 100 bêtes
En fait, une des origines de ce proverbe se rattache aux droits de péage pour le passage des ponts...


Droit de péage sur le pont de la Vauvise

Dormant au milieu d'épaisses liasses aux Archives Départementales, de multiples documents gardent la mémoire d'un passé oublié depuis plus ou moins longtemps. En recherchant quelques éléments sur l'histoire de notre rivière, La Vauvise, j'ai eu la surprise de découvrir un parchemin daté du 20 avril 1750, signé du roi Louis XV et portant un très gros cachet de cire. C'est toujours, pour moi, une émotion, de me retrouver face à ces documents anciens, vieux de plus de deux siècles et demi. Pour celui-ci, la lecture en fut grandement facilitée par une affiche imprimée avec transcription du parchemin et détails de l'arrêt du roi pour les droits de péage sur le pont de Sancergues. Plusieurs exemplaires de cette affiche sont gardés dans la liasse: sans doute étaient-ils destinés au "tableau" informant des droits à payer pour passer le pont.
Riche de très nombreux renseignements, ce document nous donne, notamment, les noms des divers seigneurs de Sancergues de 1408 à 1750, le tarif du péage, et les obligations des "péagers" (ceux qui perçoivent les droits).

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Sceau royal sur cachet de cire (20/04/1750)

Depuis l'époque féodale, à Sancergues comme ailleurs, l'usage d'un pont était soumis à un péage qui représentait un dédommagement pour celui qui l'avait fait construire et qui devait l'entretenir. Il s'agissait le plus souvent du seigneur et/ou des religieux du lieu.
Ces redevances touchaient aussi bien les chemins et les routes que les rivières. "Elles pouvaient être aussi un simple abus du droit du plus fort, un véritable brigandage, et il en fut malheureusement ainsi très souvent " (Marcel Marion)
Ces péages très nombreux devaient respecter une réglementation stricte, comme afficher "le tableau" des tarifs pour chaque marchandise. Toutefois, bien souvent, les seigneurs n'en faisaient rien et "prenaient des passants ce qu'ils voulaient, qui pour éviter un procès et la saisie de leurs marchandises consentaient de payer ce qu'on leur demandait". Aussi le pouvoir royal émit de nombreuses ordonnances pour abolir les péages usurpés, pour veiller à la juste application des tarifs et des règlements ainsi que pour imposer le bon entretien des routes, chemins et ponts par les bénéficiaires des droits.
L'arrêt du Conseil d'Etat du roi du 20 avril 1750 souligne bien tous ces points.

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1- Légitimité des droits de péage sur le pont de la Vauvise
L'arrêt de 1750 énumère tous les titres et pièces montrant l'antériorité de ce droit de péage qui appartenait pour une moitié au seigneur de Sancergues et pour l'autre moitié aux chanoines du Chapitre, attestant ainsi de sa légitimité. Parmi ces pièces, notons :
- copie d'une donation faite le 2 janvier 1408 par Geoffroy de Prie [Seigneur de La Charnaye (Argenvières)] aux Prieur et Chapitre de l'église Collégiale de Saint Cyr de Sancergues de la moitié des droits du péage qui lui appartenait, l'autre moitié appartenant au Roi.
- copie d'une sentence du 9 juin 1452 suite à la contestation des seigneurs de Chaumasson qui prétendaient avoir la propriété de ces droits. Les arbitres déclarent que ce péage appartient bien par moitié à l'église et au seigneur de Sancergues.
- extraits de comptes rendus, entre 1483 et 1528, à Jean et Claude d'Estampes, puis de 1582 à 1597 à Jacques de Senneterre [Jacques de Senneterre chevalier de l'ordre du roi, baron de la Grolière, de Sancergues, de Brinon etc… marié à Françoise d'Anglars], successivement seigneurs de Sancergues, comptes rendus dans lesquels ils ont porté en recettes les droits de péage "appartenant auxdits seigneurs et aux Prieur et Chapitre par moitié".
- copie d'un bail passé le 31 juillet 1555 par les Prieur et Chanoines de Sancergues et le Fermier de la seigneurie de la totalité du péage de Sancergues appartenant aux Chanoines et Dame dudit lieu chacun par moitié moyennant la somme de 12 livres.
- extrait d'un procès verbal du 2 septembre 1591 pour la confection du Terrier de la seigneurie de Sancergues contenant la déclaration de plusieurs habitants comme quoi le sieur de Senneterre, en qualité de seigneur de Sancergues, avait la moitié des droits de péage "sur les marchandises, bestiaux et autres charrettes qui passent sur le pont" et que l'autre moitié appartenait aux Prieur et Chanoines dudit lieu et "que les habitants de ladite seigneurie de Sancergues n'y devaient aucune chose".
- autres copies de baux du 21 juin 1598 et 2 juillet 1600 faits par le sieur de Senneterre et les Prieur et Chanoines de Sancergues du droit de péage qui leur appartenait chacun par moitié.
- extrait d'un procès verbal du 25 février 1633 contenant la déclaration de la "Dame veuve d'Estrappes, qu'en qualité de Dame du lieu de Sancergues", il lui appartenait la moitié du droit de péage.
- extrait d'un aveu et dénombrement du 13 décembre 1644 de la seigneurie de Sancergues rendu par Léonard d'Estrappes, seigneur dudit lieu, au Prince de Condé soulignant toujours l'appartenance du droit par moitié.
- baux du 14 septembre 1715 par la Dame veuve du sieur d'Estrappes et du 26 octobre 1721 par le sieur de Richebourg [Charles Bonaventure Quentin de Richebourg achète à l'héritière de La Dame de Sancergues (veuve de Léonard d'Estrappes) les seigneuries de Sancergues, Bion, Précy, le Coudray, Sollerin, Les Barres et le Chaumoy en 1717. La seigneurie de Sancergues unie à celle de Précy et Saint-Martin est érigée en marquisat en 1722] des droits de péage sur le pont.

Tous ces titres montrent bien que jusqu'en 1721 (au moins) les droits appartenaient moitié au seigneur, moitié au Chanoines. Or, il semblerait qu'un titre de concession ait été donné par les chanoines au seigneur ; le sieur de Richebourg veut donc maintenant faire valoir pour lui la totalité des droits. Mais, il ne peut produire le titre de concession, celui-ci ayant été "compris dans l'incendie de Sancergues".
Toutefois, "le Roy étant en son conseil maintient les chanoines et le Chapitre de Sancergues et le Sieur de Richebourg seigneur de Sancergues, dans le droit de péage par eux prétendu par indivis sur le pont construit sur la rivière de la Vauvise audit lieu de Sancergues".

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Parchemin de 1750 signé Louis (Louis XV)
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Les tarifs
L'arrêt de 1750 précise également les tarifs qui doivent être appliqués, à savoir :
- pour chaque charrette chargée de marchandises autres que bleds, grains, farine et légumes verts ou secs : 5 deniers tournois
- par poulain et autre bétail à pied rond : 2 deniers
- pour chaque bœuf ou vache et autre bétail à pied fourché : 2 deniers
- pour chaque mouton ou brebis au-dessous du nombre de cent : 1 denier
- pour cent moutons ou plus : ne sera payé que 2 sols 6 deniers par cent
- aucun droit sur les charrettes vides ni sur celles chargées de bleds, grains, farine, légumes verts et secs
Les habitants de Sancergues seront exempts des tous droits de péage.
Il est également souligné que les représentants du seigneur de Richebourg et des Chanoines doivent se conformer aux édits et règlements concernant le droit de péage sous peine de suppression dudit droit, de restitution des sommes indûment exigées et d'une amende au profit de sa Majesté.

3- Obligation d'entretien des routes
Les représentants du sieur de Richebourg et des Chanoines du chapitre de Sancergues doivent entretenir à l'avenir, "suivant leur part et portion, les ponts, chemins et chaussées dans l'étendue de la seigneurie de Sancergues. "

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99 moutons et un Berrichon… pas si bête que ça !

L'image du Berrichon n'est souvent pas très flatteuse ; il est une expression qui l'illustre bien :
"99 moutons et un Berrichon, ça fait 100 bêtes"
En fait, une des origines de ce proverbe se rattache aux droits de péage pour le passage des ponts. En effet, d'après le tarif détaillé dans le document de 1750, si le berger passe moins de cent moutons, il paie un denier par bêtes donc pour 99 moutons, 99 deniers, soit 8 sols 3 deniers [1 livre tournois = 20 sols / 1 sol = 12 deniers] . La ligne suivante du tableau précise que pour cent moutons, il ne sera payé que 2 sols 6 deniers.
Un "barger" pas si bête que ça, voulant faire passer le pont à son troupeau, a très vite vu où était son intérêt et déclara sans ambages : "99 moutons et un Berrichon, ça fait cent bêtes".
Futé et plein d'humour… Voilà une image du Berrichon à travailler pour tous les promoteurs de notre belle province !


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Le pont sur la Vauvise au début du XXe siècle (Carte postale)
Il a été rebâti en pierre sous le premier Empire (cf Pauline Lapautre)
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Monique
 
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