Les usines Rosières de Lunery (3)

Les usines Rosières de Lunery (3)

Messagepar Huguette Deshayes » 06 Nov 2014 10:35

Les usines Rosières de Lunery (3)
31/05/2008 -
LE PETIT FONDEUR - Mars 1993

Ce dossier est tiré intégralement d'une revue éditée par les élèves de 4ème du collège Voltaire de Saint-Florent-sur-Cher. Le travail effectué d'une grande qualité nous éclaire sur l'épopée économique des fonderies de Rosières dont bon nombre de fourneaux de nos grands-mères sont issus. Un grand merci donc aux élèves et enseignants de ce collège ainsi qu'à Jean-Luc Champault qui a conservé précieusement ce petit journal présenté ici, sans oublier Bernadette Moy qui en a effectué la saisie.

Au XIXème siècle, la classe ouvrière s'est développée ; on l'appelle le prolétariat. Il n'y avait aucun service de l'Etat pour l'aider dans la vie quotidienne. Alors, ce sont les patrons qui ont organisé dans leurs usines des œuvres appelées philanthropiques. Jules ROUSSEL fut un de ces patrons. Il voulait être comme un père vis-à-vis de sa famille ; une telle attitude s'appelle du paternalisme..


Jules ROUSSEL (1805 - 1877) (2)
jroussel.jpg

Agréez Monsieur l'Inspecteur en remerciements de vos bons soins
L'assurance de ma considération distinguée - J. ROUSSEL "

Le 2 juin 1879, M. GALLICHER prononce le discours nécrologique de M. ROUSSEL devant les membres de la Société d'Agriculture du Département du Cher . (1)

C'est en 1869, précisément sur les conseils de son ami GALLICHER, que Jules ROUSSEL acquit " un point unique, une position bien choisie, bien appropriée aux exigences du commerce " : une force existante mais pas " dans la prospérité ", Rosières. Après de " grands et fructueux efforts ", il constitua à Rosières " une industrie… forte, entrant bien dans les besoins du pays et en état de résister à toute concurrence ".

Jules ROUSSEL avait aussi de " constantes préoccupations " pour " les choses de l'agriculture ". Ce goût se manifesta dans la " ferme annexée à l'usine " et également dans ses productions industrielles par la fabrication de " charrues, rouleaux… et surtout celle de son excellent fourneau à cuire les légumes ".

La carrière industrielle était pour J. Roussel " une grande mission civique et morale à remplir " aussi créa-t-il à Rosières le modèle d'une " organisation industrielle prévoyante et généreuse ".


Œuvres patronales à Rosières de 1869 à la fin du XIXème siècle.

L'école :
ecole.jpg

Le 25 mai 1865, M. PAQUET, instituteur de l'Ecole de Lunery, écrit à M le Préfet du Cher (3). Il l'informe des difficultés qu'il rencontre dans son travail. Le Maire, M. de MARCILLAC " n'encourage… pas les enfants à suivre l'école. Il a dit, et cela en ma présence, à un élève :
- Vous voulez donc faire un avocat, vous feriez bien mieux de garder les bestiaux ! "

Heureusement, ces opinions ne sont pas partagées par tout le monde. Beaucoup de gens pensent, à cette époque, que l'instruction est indispensable à tous.

Le 4 octobre 1869, M ROUSSEL écrit au Maire de Lunery pour lui dire qu'il a l'intention de créer " une école de garçons et une autre de filles, pour le besoin des familles d'ouvriers " qu'il occupe et " pour étendre l'avantage de ces écoles aux enfants assez nombreux qui habitent dans le voisinage de Rosières ". Aussi s'engage-t-il " à l'avance de prendre à (sa) charge toutes les dépenses de traitement, de loyer et de matériel ou autre ".

Le Conseil Municipal de Lunery considère " avantageux à tous égards d'accepter les offres généreuses faites par M. ROUSSEL ". Il faut ensuite obtenir une autorisation du Ministre de l'Instruction publique pour ouvrir ces écoles.

L'autorisation est donnée le 24 février 1780.

Le 2 avril 1871, M. Jules ROUSSEL écrit à l'inspecteur d'Académie de Bourges, Comme on le lui a demandé, il confirme qu'il garantit aux enseignants " ensemble " la " somme de 1 500 F minimum sans prétendre rien lui réduire du produit de la rétribution scolaire (4) si elle dépasse ce chiffre ".

Il pense leur donner " dans 2 ans… la somme de 1 800 F "… s'ils " font bien leur classe ". Il espère que les filles fréquenteront bien l'école et il met à égalité l'instituteur et l'institutrice.

Le 11 février 1872, M ROUSSEL " Directeur et Propriétaire des Usines de Rosières ", dans une lettre adressée à M. le Maire de Lunery et à ses conseillers, écrit : " J'ai l'intention de compléter dans mon usine l'organisation des établissements destinés à l'instruction des enfants de mes ouvriers par l'ouverture d'une école maternelle ou salle d'asile ". Son but est que " toutes les mères de famille du même hameau puissent trouver gratuitement pour les tout jeunes enfants des soins particuliers ".

L'école sera créée.

Le 25 août 1891, l'Inspecteur primaire fait un rapport sur les " Ecoles de Rosières " au Préfet du Cher. Il dit qu'en réalité, les familles n'ont pas payé : " M. ROUSSEL ne tenait pas beaucoup au payement de la rétribution scolaire "… " et les écoles ont été constamment gratuites " (de 1872 à 1891) ; ses successeurs ont continué l'œuvre dans les mêmes conditions ".

En 1891, le Conseil d'Administration de l'Usine décide cependant " la création de 2 écoles privées… pour filles et maternelles ". En conséquence, il n'y aura plus d'école publique de filles, donc plus d'institutrices publiques, car le Conseil envisage de remplacer le " personnel public " par un personnel " congréganiste ".


La Chapelle

Dans la " Semaine religieuse du Berry " du 22 décembre 1877 (5), on peut lire le compte-rendu de la bénédiction de la chapelle de " Rozière ". Ce fut " une grande fête pour cette intéressante population ouvrière ". La chapelle était " très élégamment colorée ". Une Sainte Vierge a été peinte par " une main aussi pieuse qu'artistique(…). Comme souvenir reconnaisant de cette solennité, les ouvriers ont offert à leur archevêque deux vases en fonte, aux armes de Sa Grandeur ".


La société de secours mutuels

La société a été créée le 1er mai 1878 (6). Ne peuvent en faire partie que les personnes qui sont " attachées à l'usine d'une manière permanente " et " l'adhésion est obligatoire ".
Les finances de cette société seront alimentées au moyen " d'une retenue faite au moment de la paye sur le montant des journées de l'ouvrier (2 %) et sur le traitement fixe des employés et directeur.

Ce dernier versera " une somme de 200 F par an pour lui et ses domestiques ". S'ajouteront " les amendes pour contraventions aux règlements de l'usine " et " la part contributive des propriétaires qui ont bien voulu offrir de verser chaque mois le dixième du versement fait par les ouvriers, employés et directeur ". Les fonds de la société seront gérés par la caisse de l'usine qui " pour soutenir et encourager l'œuvre, consent à lui ouvrir un compte d'intérêts à 5 % l'an ".



Des délégués ouvriers seront " chargés de visiter les malades et veiller à ce qu'aucun abus ne se commette au détriment de la société dont ils doivent sauvegarder les intérêts ". Ils seront répartis " dans les divers hameaux entourant l'usine ". Ils seront nommés par " les ouvriers eux-mêmes dans les ateliers… et…les choix devront être approuvés par le directeur. "

Il est prévu que l'associé devra payer une amande s'il est convaincu de " s'être présenté comme malade sans l'être réellement " : 2 F, 5 F s'il y a récidive, 10 F la troisième fois.

La Caisse subviendra à des frais précis.

1) L'indemnité journalière " égale à la moitié du prix moyen de la journée ", non versée 'les deux premiers jours de la maladie ", " ni dimanches ni jours de fête ". Tout ouvrier victime d'un accident (" brûlures, fractures ") recevra 1 F 50 s'il était en service commandé " et 1 F dans les autres cas.

Aucune indemnité ne serait versée " si la maladie était la suite de débauche, d'inconduite habituelle, ou d'une rixe dont l'associé (après enquête faite par le Conseil) aurait été reconnu provocateur ".

2) Les frais de médecin et de médicaments (sauf les accouchements).

L'associé devra consulter le médecin de l'Usine ; sinon, il ne sera pas remboursé.

3) Le secours pour invalidité après " blessures au travail à l'usine " et " quel que soit le temps depuis lequel le sociétaire travaille à l'usine " : " 15 F par mois, sa vie durant ".

4) Les secours en cas de décès de l'Associé : 25 F sont alloués à sa famille pour les frais de funérailles, et chaque année " il sera célébré une messe solennelle pour le repos de l'âme des Associés décédés ".

5) Les secours alloués aux veuves et orphelins : 15 F par mois pendant un temps égal à celui pendant lequel l'Associé décédé aura travaillé dans l'Usine, 6 F par mois par enfant jusqu'à l'âge de 12 ans. Les veuves qui se remarieraient ou " qui mèneraient notoirement une mauvaise conduite " ne recevront plus aucun de ces secours.

La Caisse a connu parfois un déficit. Si bien qu'après la loi de 1898, les patrons ont confié le service des gros et petits accidents à la Caisse Patronale d'Assurance Mutuelle du Comité des Forges de France.


La Fanfare

Pour l'Exposition Universelle de 1900, le Comité Départemental du Cher étudie les Sociétés de Musique, de Gymnastique et de Tir du département (7).

Les " Sociétés orphéoniques " sont vivement encouragées à cette époque, car elles " élèvent l'âme " et " combattent les préjugés ".

La " Fanfare des Usines de Rosières " a été fondée en 1882.

Cette Fanfare a obtenu des Premiers Prix :
- en 1885 à Moulins,
- en 1889 à Saint-Amand,
- en 1896 à Rouen,
- en 1897 à Bourges

Prix qui l'ont classée définitivement (en 1900) " comme la première Fanfare du département du Cher.

En 1900, il y avait 45 exécutants. Pour être membre exécutant, il fallait réussir 'un examen devant le Chef et le Sous-Chef de musique " ; sinon il fallait prendre " des répétitions " puis repasser un nouvel examen au bout de 3 mois.

La cotisation des Membres Exécutants était de 1 F par mois (celle des Membres Honoraires au minimum de 10 F par mois). Tous les frais de déplacement étaient payés par l'Usine qui possédait les instruments de musique mis à la disposition des Exécutants, à charge pour eux de les maintenir en bon état.

Un comité d'Administration prenait toutes décisions utiles et veillait à l'application du règlement.




Infraction Punition
" Oublier que " toutes discussion politique ou religieuses
pouvant dégénérer ou troubler le bon ordre sont interdites
lorsque la Société est réunie ". - Avertissement
- 0,50 F
- exclusion à la 3ème infraction
" Avoir une " conduite inconvenante envers le chef ou le
Sous-chef de musique ". - Exclusion si le fait est grave
" Jouer dans la rue sans commandement " - 0,50 F
- Exclusion
" Troubler le silence pendant l'exécution quand on n'a pas
de partie à jouer ". - 0,20 F
" Refuser de faire sa partie sans motif valable ". - 0,50 F
Exclusion si concours public
ouvrier.jpg

La caisse de retraite

" Entré aux forges de Rosières le 10 octobre 1864
parti ce jour libre de tout engagement.
Rosières le 17 juin 1865.

Afin de ne pas laisser sans secours " les vieux collaborateurs qui ont contribué à la prospérité de son industrie ", le Conseil d'Administration de la Société Anonyme des Usines de Rosières a décidé la création d'une " institution de prévoyance destinée à leur assurer une retraite pour la vieillesse ". Ce service a été organisé en 1894 par l'intermédiaire de la Caisse Nationale des Retraites pour la Vieillesse " (8). Les bénéficiaires sont les ouvriers et employés de " 60 ans révolu " qui auront travaillé " au moins 20 années à l'usine " (à partir de l'âge de 16 ans). La preuve des 20 années de travail " avec ou sans interruption " sera donnée par les inscriptions des livrets ouvriers. Un cas particulier est mentionné : " les années de service faites antérieurement dans les usines de M. ROUSSEL (dans la Mayenne) entreront en ligne de compte ". Si l'usine exige un minimum de 20 ans de travail, c'est parce que c'est " un moyen de rendre les ouvriers plus stables ". Les patrons précisent : " nous avons cru travailler dans leur propre intérêt en ne récompensant que ceux qui font preuve d'un réel attachement à l'usine ". Si un ouvrier " a obtenu pendant son séjour à l'Usine la Médaille d'Honneur accordée par M. le Ministre du Commerce et de l'Industrie aux Vieux Ouvriers qui ont accompli dans le même établissement plus de 30 ans de services sans interruptions ", il verra sa pension de retraite " augmentée de 25 F à titre de récompense spéciale attribuée à la Médaille d'Honneur ".

Un an de travail et de cotisation donnera droit à une pension de 5 F.

Un ouvrier qui a travaillé de 24 ans à 60 ans à l'usine, c'est à dire 36 ans, aura une pension de 180 F par an.

Un ouvrier peut doubler sa pension et arriver à 360 F (" chiffre suffisant pour nos ouvriers qui habitent la campagne ") par an " s'il a consenti à faire de son côté le même versement que l'usine ".

En moyenne, le salaire annuel d'un manœuvre est de 750 F. Le montant de sa retraite dans le meilleur des cas représente donc environ la moitié du salaire.


Les Economats

Les ouvriers peuvent avoir à prix coûtant certaines marchandises que l'Usine fait venir, par exemple : " du vin d'Algérie en grande quantité ", ou bien " du bois, du charbon " pour le chauffage.


L'Assistance

Divers secours s'ajoutent aux œuvres dont nous venons de parler. " Par mesure charitable " (9) une aide alimentaire est prévue sous forme de bons de pain et de viande distribués chaque semaine aux ouvriers " dont la maladie dure depuis longtemps et chargés de famille ", aux familles d'au moins 4 enfants " nécessiteuses malgré le travail acharné du père " et en cas de chômage. Quand aux veuves, elles reçoivent " 500 F non saisissables par les créanciers ".

En 1899, 42 familles ont été aidées.

En décembre, sous forme d'étrennes, les enfants des écoles reçoivent des vêtements (" robes, pantalons, chemises ").


Les Habitations ouvrières

Une loi de novembre 1884 encourageait " le développement sensible de l'habitation saine et économique " des centres ouvriers (10).

Bien avant cette date, une cité était née à Rosières (11), autour des forges, toujours dans le cadre de l'œuvre sociale du patronat. N'étaient admis dans le village ouvrier que ceux qui avaient une " bonne conduite ", en " récompense des bons services ", et selon " l'ancienneté et les charges de familles ". Les patrons considéraient qu'il y avait un inconvénient pour l'usine si l'ouvrier habitait loin : sa fatigue nuisait à son travail (" Nous avons donc intérêt à les rapprocher de nous " (12). En revanche pour l'ouvrier " qui n'avait pas, matin et soir, 4 à 5 km à faire " et qui payait parfois un loyer " minime ", c'était avantageux de loger dans les maisons de l'usine. Des visites y étaient faites de temps en temps pour encourager les ménagères à bien les tenir : "l'ouvrier, à la fin de sa journée de travail, se sent heureux de rentrer dans un foyer bien propre " (13).


" Le logement hideux est le pourvoyeur du cabaret "

" Désirant, en outre, développer chez leurs ouvriers le goût de la propriété, leur donner des idées d'ordre et d'économie, les patrons ont créé une caisse de prêts pour les encourager à bâtir des maisons pour leur propre compte " (11).

Certaines conditions sont à respecter. " Il ne faut pas construire les maisons trop près de l'usine car ce serait dangereux. Au départ ou décès des ouvriers… les maisons détournées de leur destination primitive pourraient former des cabarets, donner asile à des habitants dont le voisinage peut avoir des inconvénients ".

L'ouvrier, lui, gagnera à cette accession à la propriété : " plus tard, quand l'âge arrive et qu'il a besoin de repos, au lieu d'être abandonné par les siens, il peut conserver avec lui un de ses enfants qui lui assure l'existence en profitant de son logement ".


Conclusion :

Les patrons de Rosières font un bilan général de leur action (14). Ils ont été déçus par l'attitude des ouvriers car " les syndicats, sans motif ", ont déclenché une grève de 15 jours, en 1892 : c'est de " l'ingratitude ". Mais ils ont toutefois continué leur œuvre, " guidés par la pensée chrétienne… qu'il faut faire le bien par devoir ". Ils pensent avoir eu une utilité : " nous avons tout au moins donné satisfaction aux aspirations des bons ouvriers qui sont encore le nombre ; notre bienfait n'est donc pas perdu ". Ainsi, les patrons ne regrettent-ils pas leurs vingt années (depuis 1880) de " sacrifices " et de " paternelle direction ".


Index des sources :
(1) - A.D. Cher PER 599 16
(2) - Jules ROUSSEL
(3) - A.D. Cher 6T421
(4) - Somme à la charge des familles
(5) - A.D. Cher PER 646 13
(6) - A.D. Cher BR 1607
(7) - A.D. Cher 32 M 23 25
(8) - A.D. Cher 32 M 18
(9) - A.D. Cher 32 M 18
(10) A.D Cher 32 M 44
(11) Etude approfondie dans "Petit Fondeur n°4"
(12) A.D Cher 32 M 18
(13) A.D Cher 32 M 27
(14) A.D Cher 32 M 18
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Huguette Deshayes
 
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