Révolte frumentaire à Lignières

Révolte frumentaire à Lignières

Messagepar Yves de Jacquelot » 08 Juin 2015 17:29

Le 13 avril 1840, une fausse rumeur déclencha une révolte très violente sur le marché de Lignières, entraînant des poursuites pénales. Nous reproduisons ci dessous l'exposé des faits dans l'acte d'accusation.

Acte d’accusation
Le procureur général près la Cour royale de Bourges, en exécution d'un arrêt rendu par ladite Cour, Chambre des mises en accusation ,qui déclare qu'il y a lieu à accusation, contre :

Aubrun François, Aubrun Jean, Autissier, dit Prevengeat ; Ballaire François, Baucheron Jean-Baptiste, Brigaud Jean, Cendrier François, Châtain Claude, Chatandreau Jean, Daoût Michel, dit Jean Doux, Descloux Antoine, Devaux Jean-Baptiste, Dumay Léonard ; Gaignet Claude, Gatelet Jean, Guillemain Philippe, Guillemain Simon, Gonnet Simon, Gressy Sylvain, Labbé-Pinon, dit Rousset ; Lardy Pierre, Margueritat, Martinat: Jean, des Plantons ; Maurisset François, Maurisset Joseph, Meillant Louis, Painchaud Jean, Perrot Sylvain, Pichon Jean, Picot François, Pornin Louis, Raduger François, Raganault, Jacques, Raffault Jean, Rondier Pierre ;

Aubrun Jeanne, femme Jean Aubrun ; Demay Marie, femme Dumas dit Balthazard ; Giraud Marie, femme Roger ; Montmasson Rose, Poteron Catherine, femme Labonne ; Raffault Jeanne, femme Pactat ; Ratault Françoise, femme Chenuat ; Beceveaux Madelaine, femme Châtain ; Rondier Marguerite;

Tous individus désignés par leurs professions et domicile dans l'arrêt de renvoi,

Comme suffisamment prévenus, les uns de pillage de grains, commis à force ouverte sur le marché de Lignières, le treize avril dernier, les autres de rébellion à main-armée en réunion de plus de vingt personnes contre les agens de la force et de l'autorité publique, agissant pour l'exécution des lois, quelques-uns de dégât de propriétés mobilières commis par violence et en réunion, d'autres enfin de menaces, outrages et autres délits, rattachés par voie de connexité à ces différens crimes, et renvoie les accusés à raison de tous ces faits devant la Cour d'assises du Cher, pour y être jugé conformément à la loi;

Expose que de la procédure résulte ce qui suit :

Des troubles venaient d'éclater sur les marchés de différens départemens avec une gravité dont l'imagination publique était encore effrayée. Le prétexte de ces scènes de désordre avait été le haut prix ou la circulation des grains ; leurs résultats, des atteintes multipliées au respect dû aux propriétés et aux personnes ; tour-à-tour Beaulieu, le Dorat, Lons-le-Saulnier avaient servi de théâtre à ces excès, et cette dernière ville, plus que toutes les autres, avait eu à déplorer des désastres suivis d'un long retentissement ; un moment, on put espérer, que la réprobation générale soulevée par ces méfaits, l'activité de la répression en préviendrait le retour. Mais les mauvaises passions ont aussi leur contagion qui se propage malgré les distances.Notre département était destiné à en subir l'explosion, d'autant plus terrible que, là où elle s'est faite, elle était moins prévue ; la petite ville de Lignières est devenue le champ ouvert à leurs ravages, et, après s'y être développées avec plus d'énergie que sur toute autre scène, elles sont allées se trahir dans une dernière et impuissante manifestation à Châteaumeillant.

Le lundi treize avril dernier était jour de foire et de marché à Lignières ; quelques propos tenus la veille sur la place publique, renouvelés le matin même entre ouvriers travaillant dans les vignes, seraient de nature à faire croire, peut-être, qu'une pensée de désordre s'était acclimâtée dans certains esprits, et qu'un concert s'était formé pour la mettre à exécution. Mais cette pensée, limitée à un petit nombre d'individus, n'avait point éveillé les sollicitudes de l'autorité, soit qu'elle lui fut demeurée inconnue, soit qu'elle eut passée pour une de ces menaces familières à ces êtres malfaisans que chaque localité recèle, et dont les provocations restent ordinairement sans écho ; d'ailleurs, l'abondance (les grains sur le marché dont l'approvisionnement, depuis nombre d’années, n'avait jamais été aussi considérable, devait éloigner toute inquiétude, en supposant qu'on eût pu en concevoir. Deux mille quatre cents décalitres de seigle, augmentés d'une certaine quantité de froment et d'orge, étaient plus que suffisans pour répondre aux besoins du pays ; la tranquillité publique ne paraissait donc pas devoir être troublée, et chacun pouvait se croire en droit de s'abandonner à la sécurité. C'était là malheureusement un calme précurseur de l'orage, et la tempête allait éclater.

Vers une heure, le prix du grain tendait à se fixer ; les limites en étaient naturellement déterminées par le coût d'acquisition d'une part, telle que les blatiers l'avaient réalisé sur les marchés voisins ; et, de l'autre part, les frais de transport. La plupart des marchands s’étaient approvisionnés à La Châtre, au Châtelet, ou dans des localités plus ou moins éloignées, au taux de quatre francs vingt centimes ou quatre francs vingt-cinq centimes le double décalitre ; aussi la demande était-elle de vingt à vingt-cinq centimes en sus, et le cours ainsi réglé entre quatre francs quarante et quatre francs cinquante centimes ; une seule demande plus élevée paraît avoir été formulée, mais sans résultats ni conséquences ; cependant ces prétentions, qu'on ne peut taxer d'exagérées, avaient soulevé une vive opposition ; une sourde rumeur circulait dans la foule ; des hommes armés de bâtons, des femmes dans une agitation extrême se pressaient autour des gasseaux ; de tous côtés s'échangeaient des paroles menaçantes, des invitations à user de la force pour se faire délivrer le seigle au prix de quatre francs ; les propriétaires, les marchands de grain devenaient l'objet de récriminations de plus en plus vives ; on les accusait de vouloir faire mourir le peuple de faim ; on taxait d'inexactitude les rouleaux ou billettes employées pour le mesurage.Bientôt les violences succèdent aux menaces: des acheteurs décidés à payer le prix déterminé par le cours sont saisis au corps, maltraités, repoussés du marché avec défense d'y reparaître ; les vendeurs sont sommés de livrer à quatre francs la marchandise dont ils sont détenteurs ; ils résistent d'abord, mais l'imminence du danger doit mettre un terme à leur résistance ; ceux-ci ont leurs vêtemens déchirés, ceux-là sont serrés à la gorge, d'autres sont renversés et frappés à coups de bâtons ; aussi les uns fuient, les autres cèdent: la livraison s'effectue au taux arbitrairement fixé par la force ; le gaspillage se joint à la violence : la perte ne peut manquer d’être énorme ; pour un seul propriétaire , elle atteindra la somme de deux cent francs ; qu'importe ! le salut est à ce prix ; il faut sauver les personnes par le sacrifice des propriétés, et plût à Dieu que dans cette fatale journée, elles n'eussent pas d”autres violations à subir!

Cependant, dès le début du désordre, le maire, l'adjoint, les agens de la force publique s'étaient rendus sur les lieux, en présence d'une masse de population, grossie par l'affluence des habîtans des campagnes. L'intervention de l'autorité ne pouvait être qu'officieuse. Si un rôle de conciliation eut été possible, il devait surtout appartenir à monsieur Tailhandier, dont la haute position dans le pays, le long exercice du pouvoir, toujours pratiqué avec honneur, les cheveux blanchis par les années auraient été en tout lieu un gage assuré d'influence, A peine arrivé sur- le marché, revêtu du signe distinctif de son caractère, il est enveloppé par la foule dont les groupes serrés et compactes deviennent de plus en plus menaçants ; aux cris qui retentissent autour de lui, aux exigences illégales que prétend lui imposer une masse ignorante, il oppose le langage du devoir et l'autorité de la raison. Fort du sentiment de ses obligations, soutenu peut-être par l'idée qu”il n’a rien à craindre de cette foule au milieu de laquelle il peut reconnaître des chefs de familles alimentées par ses bienfaits, il reste calme et toujours digne. Des plaintes sans fondement s'élèvent sur les instrumens de mesurage, il offre d'en faire délivrer de nouveaux ; des réclamations lui arrivent sur la quantité du froment, signalée. comme insuffisante, il déclare qu"il est prêt à faire voiturer de nouveaux sacs de grains. Mais quand tous ces. vains prétextes sont épuisés, et qu’une voix, expression du vœu des séditieux, se fait entendre, le sommant de soumettre le blé à une taxe forcée, il‘ repousse cette prétention par un refus énergique, parce qu'elle dépasse les limites de son droit, et qu'elle constituerait de sa part un excès de pouvoir.

Tant de fermeté de la part d'un magistrat dont on s'était flatté sans doute de trouver le courage affaibli par les années, pousse au dernier degré l'irritation de ces furieux. Celui dont la voix venait de provoquer la mesure rejetée, l'apostrophe dans le langage le plus injurieux ; il lui reproche de méconnaître les devoirs de sa fonction dont il réclame pour lui-même les insignes, et, poussant un cri de mort répété par de nombreux échos, il lui porte le premier coup dans la poitrine ; à ce signal les bâtons déjà levés s'abaissent ; les menaces et les coups se succèdent avec une effrayante rapidité. Debout au milieu de l'orage, entouré de quelques serviteurs dévoués, soutenu par monsieur de Fontville, son gendre, qui cherche à le couvrir de son corps . monsieur Tailhandier fait tête, quelques instans, au péril ; mais le dévouement et le courage sont impuissans ; la situation s'aggrave ; ses défenseurs s'exposent inutilement sans le garantir des atteintes. Le brigadier de gendarmerie est obligé de se retirer pour aller faire étancher le sang qui jaillit d'une blessure qu'il vient de recevoir au visage. Encore quelques momens, et l'on aura peut-être à déplorer de plus grands malheurs. A peu de distance est une maison qu'on sait devoir être hospitalière: c'est celle du sieur Moreau, boucher et préposé à la perception du droit de hallage. La porte s'ouvre, monsieur Tailhandier y pénètre et peut se croire à l'abri du danger“... Vain espoir! l'émeute gronde au-dehors, réclame impérieusement sa proie. La maison est assaillie ; des bâtons, des débris d'étalage employés comme leviers ont bientôt triomphé de l'obstacle des clôtures. Vainement la dame Moreau, un couperet à la main, et déployant une résolution au-dessus de son sexe veut, dans l'intérêt de l'hôte qu'elle a reçu, défendre l'inviolabilité de son domicile. Débordée par la foule à laquelle une autre issue vient de livrer passage, elle ne peut plus que servir de témoin aux nouveaux outrages prodigués au magistrat dont elle a si généreusement pris la défense. Malgré ses efforts, elle a la douleur de le voir saisir au collet, arraché de la demeure où il avait cru pouvoir abriter sa tête. Deux séditieux se sont jetés sur lui, et parmi les mains qui se le disputent, se fait remarquer la main qui lui a porté le premier coup. A peine a-t-il franchi le seuil, que les cris : A la mort! s'élèvent de toutes parts. C'est à qui l'approchera pour lui imprimer une atteinte ; c'est là qu'il reçoit les plus graves de ses blessures ; il est frappé à la tête d'un bâton qui fait tomber son chapeau et livre son front nu et dépouillé à toutes les violences qu'il lui reste à subir. Si l'on en croit un témoin, c'est encore à la même main qu'est dû ce nouvel acte de fureur. Indigné de tant d’atrocité, un courageux citoyen tente d'y mettre un terme ; il est saisi à la gorge, terrrassé, et détourne sur lui-même une partie de la rage des assaillans.

Pour résister à ces assauts multipliés, monsieur Tailhandier sent ses forces insuffisantes ; s'il est resté debout, c'est que la foule qui l'assiége le serre de si près qu'elle ne laisse pas de place pour une chute. L'espace qui le sépare de sa maison est trop étendu pour qu'il essaie de le franchir : l'hôtel de la Mairie n'est qu à quelques pas ; l'asile qu'il promet est de tous le plus assuré ; car, où le magistrat sera-t-il en sureté, si ce n'est dans le prêtoire où son autorité s'exerce ? Il y entre suivi de ses défenseurs zélés que rien ne peut séparer de son sort, victimes des mêmes brutalités, voués aux mêmes menaces d'extermination ; car, aux yeux de cette masse d'insensés et de furieux, le plus léger signe d'intérêt, la moindre démonstration en sa faveur sont imputés à crime. Dans ces murs jusque-là respectés par leur destination et leur caractère, trouvera-t-il un refuge contre les excès dont rien encore n'a su le garantir? Non! Ce n'est là qu'une seconde station sur la voie douloureuse. Comme la demeure du citoyen, l'asile de l'autorité, doit être violé, et la dévastation y promènera ses ravages. La porte, soulevée de dessus ses gonds, a bientôt livré un passage, l'invasion de la foule se révèle par des carreaux cassés, des fenêtres brisées, des meubles jetés au-dehors. Monsieur Tailhandier, réfugié dans un arrière-cabinet où sont déposées des armes, se saisit d'un fusil de munition, y adapte la bayonnette, et, dans un accès de courageux désespoir, la croise sur ses assaillans avec menace d'en faire usage. «Frappez, lui dit l'un d'eux en se découvrant la poitrine, mais votre vie en dépend ! » Contre des adversaires dont le nombre s'accroît sans cesse, que peut le courage, d'un vieillard ? Trois d'entr'eux réunissent leurs efforts, lui arrachent son arme, la jettent dans la rue, où elle est brisée par un quatrième. Lui-même il est saisi ; crocheté au collet, suivant l'expression d'un témoin, enlevé à sa dernière retraite ; la crainte momentanée d'être privés de leur proie a redoublé l'acharnement des malfaiteurs ; la violence de leurs démonstrations est telle que. pour la première fois, un sentiment de terreur a pénétré dans l'âme du courageux magistrat, et se fait jour à travers ses lèvres : « Ne me tuez pas ! » leur dit-il ; et, obéissant à l'impulsion qui lui est donnée, il abandonne des murs impuissans à le protéger. A peine a-t-il paru sur le seuil de la mairie que les plus affreuses menaces recommencent ; au milieu de la clameur qui s'élève percent distinctement ces mots: «Le voilà, le gredin !.... Il faut tuer 1e brigand Il y a dix ans qu'il devrait être mort

Le voilà donc une troisième fois livré à la rage d'ennemis qui semblent avoir soif de son sang ! Où aller maintenant? à quel nouvel asile confier sa tête? Sa présence est un danger pour ceux qui l'accueillent, un signal de destruction pour les lieux qui lui servent de refuge. et cependant l'indécision n'est pas permise, la délibération doit être courte, car les coups deviennent si pressés, qu'au dire de ceux qui les ont vus, ils produisent l'effet de la grêle ; le choix est bientôt fait, un mouvement instinctif en décide, c'est vers sa demeure que marche monsieur Tailhandier, résigné aux dernières épreuves qui lui sont réservées ; il marche . . . . et lui qui tout-à-l'heure encore, selon l'expression d'un homme qui se connaît en courage et l'a prouvé dans cette triste journée, lui qui s'avançait d'un pas magestueux, dominant la foule, maintenant épuisé de fatigues, de mauvais traitements, ressemble à un condamné qui marcherait au supplice ; enfin il touche à son hôtel, suivi, protégé jusqu'au bout par Monsieur de Fontville, dont le dévoûment a surmonté tous les périls, et qui, s'il n'a pu garantir son beau-père des atteintes dont il est l'objet, en a du moins diminué le nombre en s'y exposant personnellement ; de fidèles domestiques ont- aperçu leur maître : la porte s'ouvre pour le recevoir, et est. immédiatement refermée. Sa maison lui sera-t-elle un port assuré après tant d'Orages? On semble l'espérer un moment. La foule, emportée par une première impulsion, continue à suivre la rue et va peut-être s'écouler par le faubourg ; mais un signal parti du perron d'une maison voisine, lui désigne l'hôtel du maire comme le but de ses efforts. Un mouvement de reflux la ramène : les portes sont attaquées ; la résistance des gens de la maison qui les maintiennent à l'intérieur ne saurait long-temps prévaloir. Le danger est imminent, les conséquences de cette nouvelle invasion peuvent être affreuses. Oppresse, on suplie monsieur Tailhandier de ne pas s’exposer à les encourir. Déjà l'émeute est victorieuse, elle a pénétré dans la cour, envahi les premiers appartemens et une simple cloison l’en sépare. Il se décide à se retirer devant elle ; il franchit son jardin, traverse un fossé, passe par-dessus une muraille, à l’aide d’une échelle qu'on lui dresse, et va demander à une maison éloignée une hospitalité inviolable désormais, parce qu'elle restera ignorée.

Déçue dans. son coupable espoir, la multitude n’abandonne pas ses projets de vengeance, elle en change seulement la direction. Toutes les mauvaises passions qui peuvent fermenter dans des êtres malfaisans se-déchaînent à la fois ; le vol, la dévastation, le brigandage se sont distribué la maison. Ici les fenêtres sont brisées, là les meubles écrasés ; argenterie, vaisselle, pendule volent en éclats dans, la cour, dont le pavé est semé de débris. Les comestibles de l'office sont gaspillés ou dévorés, une table est dressée les premiers venus y font cercle, et une femme, se chargeant du service, porte les plats de la cuisine à la salle à manger. Au premier étage, le spectacle change de face ; ce ne sont plus les mets qu’on se dispute, mais l'argent qu’on se partage. Les armoires des domestiques, comme le secrétaire du maître, ont été enfoncées ; ici quatre cents francs, fruit des économies d’une pauvre fille ; là des sommes moins forte, mais provenant de même origine, sont volés et répartis entre les malfaiteurs, qui recourent à la violence pour fausser ou rétablir les proportions. Un billet de neuf mille francs tombe entre des mains qui s’abstiendront d'en faire usage, par mesure de prudence ; une somme de trois mille francs en espèces échappe heureusement au pillage, grâce à la présence d'esprit d'une domestique qui l'a caché sous des ordures amoncélées dans le jardin ; enfin ; rien ne demeure intact ; les lits sont déchiquetés, la plume éparpillée, les couverts d'argent tordus ou dérobés ; le blé volé dans le grenier et emporté à pleine charge, les volailles assommées à coups de perches, et la maison mise à sec comme dans une ville prise d'assaut ; mais, au milieu‘ de ces scènes de désordre se glisse un épisode encore plus révoltant. Dès qu'elle a vu l'émeute se répandre à long flots dans l'hôtel, madame de Fontville effrayée pour les jours de son père, n'écoute que la piété filiale, et ne calcule plus le danger ; elle se précipite au-devant de cette masse furieuse, dût-elle être prise pour victime, mais résolue de faire un appel à sa pitié. Parmi tous les acteurs de cet horrible drame, il devait s'en trouver un, mais un seul, qui méconnût la sainteté de son dévoûment : une main se lève et la frappe ; la saisit aux cheveux, la retourne sur le sol où elle est tombée évanouie ; à cette vue, un cri de stupeur se fait entendre : la main coupable de cette odieuse profanation est signalée comme celle d'une femme, et cette femme au nom de laquelle revient de droit la première flétrissure de la justice, est Marguerite Rondier.

Cependant, l'excès même du désordre doit en amener le terme. Le pillage menace de s'organiser et de s'étendre sur d'autres maisons dont on désigne les propriétaires. Les noms de l'adjoint, du juge de paix, sont déjà prononcés. A ce moment, de généreux citoyens de Châteauneuf, d'Issoudun, de Lignières, réunis par une commune indignation, s'organisent en force publique et se mettent à la disposition de l'autorité. Un-ancien officier, monsieur Bidon, les commande ; des fusils leurs sont distribués, et leur troupe, faible de nombre, mais résolue, marche tambour en tête et précédée de l'adjoint en écharpe, vers l'hôtel de monsieur Tailhandier. Assaillie sur son passage par des projectiles de toute espèce qui partent du milieu des groupes ou des fenêtres des maisons, elle n'en poursuit pas moins sa route, et arrive a sa destination ; elle pénètre dans la cour, malgré l'opposition qu'elle rencontre, arrête quelques-uns des séditieux, force les autres à fuir, et , après de pénibles efforts, des blessures et des contusions reçues par plusieurs de ses membres, reste enfin maîtresse du terrain ; il- était alors quatre heures, et c'était à deux que le pillage avait commencé. A mesure que la nuit s'approche, le peuple des campagnes s'écoule ; les agitateurs de la ville, abandonnés à eux-mêmes, sont dans l'impuissance de ne rien entreprendre ; l'heure de la rébellion est passée, et celle de la justice a sonné. Dès le soir même une instruction est ouverte ; le lendemain, au lever du soleil, les magistrats de Saint-Amand sont sur les lieux ; ils constatent les désastres de la veille. Soixante francs de dégats à la mairie, cinq mille et quelques cents francs chez monsieur Tailhandier sont les traces que les malfaiteurs ont laissé de leur passage. Les blessures faites dans cette journée aux citoyens qui ont lutté pour le maintien de l'ordre et la défense de l'autorité sont heureusement peu graves, à l'exception de celles du vénérable magistrat qui a servi de but à toutes les atteintes. Parmi les contusions qu'il a reçues, deux ont fait plaie à la tête et produit un état morbide qui, plus d'un mois après, s'opposait encore à la reprise de ses occupations.

Si la justice étendait sa sévérité sur tous ceux qui, dans cette journée, l'ont légitimement encourue, leur nombre dépasserait de beaucoup les proportions d'un procès Criminel ; mais tous les coupables n'ont pu être découverts, et, parmi ceux dont la conduite a été signalée à la police judiciaire, tous n'ont pas pris au crime une égale participation. Après différentes éliminations, le résultat définitif de la procédure a été le renvoi de quarante-quatre accusés devant la Cour d'assises, divisés en trois cathégories principales, correspondant aux trois chefs d'accusation. reconnus constans, savoir : la distribution imposée à force ouverte des grains du marché au-dessous du cours ; la rébellion à main-armée, au nombre de vingt personnes, contre les agens de l'autorité et de la force publique; le pillage et la dévastation, tant de la mairie que de la maison de monsieur Tailhandier. A ces catégories, dans chacune desquelles figurent successivement la plupart des mêmes prévenus, se joint une quatrième division embrassant douze individus inculpés, aux termes de 1' arrêt de la Cour, de faits purement correctionnels, mais rattachés à l'accusation pricipale par les liens de la connexité. Il nous reste maintenant à signaler les charges que l'instruction a révélées contre chacun des accusés.
Yves de Jacquelot
 
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