Les transportés du Berry

Les transportés du Berry

Messagepar Monique » 15 Nov 2014 20:23

15/06/2008 - Auteur : Bruno MICAUD

Les transportées de France en Algérie, après le coup d’état de Napoléon III, en 1851

Voici une page de notre Histoire de France, que l’on ne m’a pas enseigné à l’école, mais que j’ai découverte au travers de mes recherches généalogiques. Elle est pour moi émouvante, car elle commence d’abord par une sorte de mythe familiale :
Ma mère et d’autres personnes de notre famille disaient, que nous avions des origines du sud ? Certains d’entre nous sommes très bruns de couleur de cheveux, nous bronzons vite….
De quel sud voulaient elle parler ?
Mes recherches ne me mènent guère plus loin que 50 kilomètres au sud de Bourbon l’Archambault (03), le petit sud de l’Allier ?


Un jour, grâce à la prévoyance d’un généalogiste amateur et généreux, même pas cousin, je reçois copie d’un acte de second mariage, d’un certain Bayard Paul Léon Alphonse. Celui-ci s’est remarié à Saint Privat en Corrèze, en 1886.
Sur l’acte de mariage il est indiqué que son père, Bayard Jacques, est décédé le 11 juin 1852 à l’hôpital du Dey d’Alger. Oh là, me voilà avec d’un seul coup avec deux sud, dont l’un très au Sud…. !
Je me suis dit comme dans le Fourberies de Scapin, « mais que diable allait-il faire (dans cette galère) d’aller mourir en Algérie en 1852 ? ». Vous allez voir que la galère, à rame n’est pas loin.
Ce Bayard Jacques, est né le 29 décembre 1814, à Sagonne(18). Il y est menuisier.

Première recherche sur l’hôpital du Dey d’Alger : http://www.alger-roi.net/Alger/hopital_ ... eria16.htm

deyhopital.jpg


Un candidat à la colonisation? Pas le profil.
Comment obtenir des informations sur les archives de l’hôpital ?
J’écris une lettre, en français au directeur actuel, je n’aurai jamais de réponse.

Je cherche sur internet, direction le Centre des Archives d'Outre-Mer (CAOM), rien de concluant, puis, je crois par hasard me voilà sur ce site formidable de l’Amicale Généalogie Méditerranée : http://www.geneagm.org/
Sur une de leur page je découvre leur travail sur cette question des transportés : http://www.geneagm.org/travauxfrm.htm, et sans bien comprendre de quoi il s’agit, voilà, je découvre qu’un Bayard né en 1815 du Cher, figure dans cette liste.
Oh là, est-ce mon Bayard Jacques ? Un coup de fil au président de l’association, «oui le prénom est Jacques menuisier à Sagonne.» Incroyable, mon ancêtre «un transporté». Bon je n’en sais pas plus sur la question, mais passé le temps de l’euphorie, une fois la définition lue, c’est le mal au ventre. "Transporté" : peine consistant en un exil dans un lieu déterminé » dit le Larousse.
Mon ancêtre berrichon, exilé, pour quel crime ?

Alors, retour à l’Histoire de France :

Le 10 décembre 1848, Charles Louis Napoléon Bonaparte , neveu de Napoléon 1er, est élu premier président de la république française. La seconde république française est née en février 1848, après la courte révolution républicaine qui renverse la monarchie de juillet.
Le 25 février le droit au travail est proclamé, les ateliers nationaux sont créés, sorte de coopératives de production, associations d'ouvriers de la même profession, sans patron. Le 5 mars c’est le suffrage

universel, masculin qui est institué.
Le Cher, département agricole, est aussi, à cette époque le 3ème département de France pour l’extraction du minerai de fer, avec, notamment la vallée de l’Aubois.
Les cantons de Dun le Roi, La Guerche, Torteron, Nérondes, possèdent d’importants centres sidérurgiques. Les ouvriers dans ce contexte ne sont pas des plus dociles, et à plusieurs reprises, la troupe a été envoyé, afin « de maintenir l’ordre ».
En février 1848, les ouvriers, en supériorité numérique, se sentent les plus forts, et la répression dévient délicate.(voir « Les jacqueries du Cher et leur répressions printemps-automne 1851 », Lavrat Guy Colloque Auxerre. Association 1851)
Dans cette même région, et ailleurs dans le Cher, mais aussi la Nièvre, l’Allier, l’Hérault, des « sociétés secrètes », probablement en lien avec les associations de secours mutuels ouvriers se sont créées, afin de regroupés des républicains, mais aussi des ouvriers, des artisans, des journaliers.
En mai 1849, lors des élections, les démocrates sociaux, Pyat, Vauthier, Viguier, Louriou, Michel de Bourges, Bouzique, triomphent dans le Cher, et enlèvent, les 6 sièges de députés.
Afin de perpétuer ses idées princières (il en est un de part sa naissance ), alors qu’il ne peut briguer un second mandat, Charles Louis Napoléon Bonaparte, prend le pouvoir, par un coup d’état, le 2 décembre 1851, et devient Napoléon III, troisième empereur des français.
A Paris, Victor Hugo, élu en 1848,soutient d’abord Charles Louis Napoléon Bonaparte, puis s’y oppose, en 1849, et s’ exil après le coup d’état, qu’il dénonce dans « Histoire d’un crime ».
En province, la chasse aux républicains est alors ouverte. 32 départements sont mis en états de sièges.
Dans le Cher, 1 494 personnes furent arrêtées, 848 condamnés, dont :
- 106 furent condamnés à « Algérie + », c’est à dire emprisonnent en Algérie
- 142 furent condamnés à « Algérie - », avec une certaine liberté de mouvement en Algérie, plus travail obligatoire
Bayard Jacques, faisait partie de la société secrète de Sagonne, extension de celle de Givardon. Sa fiche de police, (AD 18 2U232) mentionne :

fichebayard.jpg


Bayard Jacques, menuisier, marié 4 enfants, 37 ans, demeurant à Sagonne, né à Sagonne, affilié à une société secrète, figure la liste des autres membres ayant avoué l’affiliation de Bayard.
Sa condamnation, « Afrique moins, mal noté, destitué comme buraliste à Presly à continué ses menées à Sagonne,a été un des compagnons du sieur Viguier dans sa dernière tournée. A éloigner du pays ».
Pour mieux connaître ses sociétés secrètes, il faut lire : « Les sociétés secrètes dans le Cher pendant la deuxième république » mémoire de maitrise de M. Bourassin Pascal -J2075 AD 18.

Pour la société secrète de Sagonne Givardon, 54 sur 139 personnes recensées et interrogés furent condamnés: 6 Algérie +;11 Algérie - ;37 mis sous surveillance dans la commune.(tableau récapitulatif en 9 catégories AD 18 côte égarée)
L'instituteur Mettrier, dirigeait la société.

La série 2U744 AD18, nous livre aussi de précieux témoignages :
Interrogatoire, à Beffes 13/10/1851
Chrétien Etienne 25 ans né et demeurant à St leger. Un enfant.
« Je fais partie d’une société secrète. Il y a environ 6 semaines, Laurent Martin, des Chamigons, m’a proposé de me faire recevoir dans une société pour donner du renfort aux républicains.
On m’a bandé les yeux, on m’a demandé si j’étais bon républicain, on m’a fait prêté serment d’être fidèle à la république démocratique et social, de quitter mon père, ma femme, et mes enfants pour la soutenir.
On m’a fait jurer la main sur un poignard, et quand on m’a débandé les yeux, j’ai vu Martin Laurent, qui me tenait un poignard sur le cœur, qui m’a dit qu’on me tuerait si je manquait à mon serment.
Pour signe de ralliement il fallait porter la main droite au chapeau, la gauche au cœur.

Mot d’ordre « Comment va la mère Marianne »
Carroy dit cadet était son parrain. »

Le Cher par son nombre de transportés, entre 219 et 249, sur 6702, (voir « Les transportés de France en Algérie, après le coup d’état du 2 décembre 1851, listes et témoignages » publication Amicale Généalogie Méditerranée-2001), paie un lourd tribu.
En l’hommage de ces transportés, dont beaucoup ont été oubliés :

Hymne des transportés Victor Hugo dans « Les Châtiments » 1870

Prions ! voici l'ombre sereine.
Vers toi, grand Dieu, nos yeux et nos bras sont levés.
Ceux qui t'offrent ici leurs larmes et leur chaîne
Sont les plus douloureux parmi les éprouvés.
Ils ont le plus d'honneur ayant le plus de peine.

Souffrons ! le crime aura son tour.
Oiseaux qui passez, nos chaumières,
Vents qui passez, nos sœurs, nos mères,
Sont là-bas, pleurant nuit et jour.
Oiseaux, dites-leur nos misères !
Ô vents, portez-leur notre amour !

Nous t'envoyons notre pensée,
Dieu ! nous te demandons d'oublier les proscrits,
Mais de rendre sa gloire à la France abaissée ;
Et laisse-nous mourir, nous brisés et meurtris,
Nous que le jour brûlant livre à la nuit glacée !

Souffrons ! le crime ...

Comme un archer frappe une cible,
L'implacable soleil nous perce de ses traits ;
Après le dur labeur, le sommeil impossible ;
Cette chauve-souris qui sort des noirs marais,
La fièvre bat nos fronts de son aile invisible.

Souffrons ! le crime...

On a soif, l'eau brûle la bouche ;
On a faim, du pain noir ; travaillez, malheureux !
A chaque coup de pioche en ce désert farouche
La mort sort de la terre avec son rire affreux,
Prend l'homme dans ses bras, l'étreint et se recouche.

Souffrons ! le crime...

Mais qu'importe ! rien ne nous dompte ;
Nous sommes torturés et nous sommes contents.
Nous remercions Dieu vers qui notre hymne monte
De nous avoir choisis pour souffrir dans ce temps
Où tous ceux qui n'ont pas la souffrance ont la honte.

Souffrons ! le crime...

Vive la grande République !
Paix à l'immensité du soir mystérieux !
Paix aux morts endormis dans la tombe stoïque !
Paix au sombre océan qui mêle sous les cieux
La plainte de Cayenne au sanglot de l'Afrique !

Souffrons ! le crime aura son tour.
Oiseaux qui passez, nos chaumières,
Vents qui passez, nos sœurs, nos mères
Sont là-bas, pleurant nuit et jour ;
Oiseaux, dites-leur nos misères
Ô vents, portez-leur notre amour !

Toutefois, la troisième république, reconnaitra cette sombre page de l’histoire et accordera des indemnités, qui résultent de la loi du 30 juillet 1881, dite de réparation nationale. Elles allouaient une pension ou rente viagère aux citoyens français victimes du coup d'état du 2 décembre 1851 et de la loi de sûreté générale du 27 février 1858. Si les intéressés étaient décédés, les veuves non remariées, les ascendants ou descendants au 1er degré pouvaient obtenir une pension.

pensionbayard.jpg


Pour terminer avec cette histoire de sud: je pense que l'indemnisation financière est restée dans ma famille(les histoires de "sous" se transmettent bien!), sans que le sens en soit gardé!

Pour en savoir plus :

http://www.1851.fr/association/association.htm

Bruno Micaud 21 juin 2008 Decize.
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Monique
 
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