La grande famine de 1694

La grande famine de 1694

Messagepar Monique » 10 Nov 2014 07:46

19/06/2007 - Auteur : Eric Pigeat

En cette toute fin du XVIIe siècle, une importante famine sévit en Berry et plus généralement en France.
Ce dossier est la mise bout à bout des événements collectés par le curé CHAMBON (curé de Lapan (18)), cela donne sur l'événement un éclairage différent et cela de la bouche d'une personne qui l'a vécu...
Le curé CHAMBON est arrivé à Lapan en 1686 à l'âge d'environ 28 ans. pour mon plus grand bonheur, il faisait partie des curés qui ne se contentaient pas de consigner uniquement sur son registre les baptêmes, mariages et sépultures. Il avait un peu une âme de reporter et il nous rapporte en direct les événements météorologiques de son époque.
Mis bout à bout, cela donne l'enchaînement suivant :

Le 17 janvier 1689 arrive une forte crue :

"Le jour précédent arriva une grande quantité d'eau qu'elle inonda le quart du bourg en sorte que le jardin de ma dite cure étoit plein d'eau. l'eau de la cave regorgeoit jusqu'à la porte de la cour et même on ne pouvoit venir de quelques maisons que ce fut à la sainte messe. Cela ruina laparoisse avec le déluge qui fit la grande rivière, cela est presque impossible à croire et on n'avoit jamais ouï dire que la Rampenne eut fait un tel dêgat (?) qu'on n'avoit jamais eu une année si pluvieuse et si malheureuse qu'on ne peut (?) la (?)."

Je ne comprends pas vraiment pourquoi il parle de la Rampenne qui ne coûle pas à Lapan et la fin du texte assez confuse doit se comprendre comme : qu'on ne peut l'imaginer.

Le 21 janvier 1689, le phénomène se poursuit :

"Il y a 7 jours entiers qu'il pleut continuellement ce qui fait crier les hommes à la fin [de la pluie] à cause des eaux qui sont si grandes pour tous. J'ai même enterré depuis [il y a] 3 jours un homme appelé jean VALLIN qui est mort sans confession faute qu'on ait pu se transporter chez lui à cause des eaux qui nous préparent une chère année si Dieu n'ait pitié de nous".

Le 24 janvier 1689, c'est le déluge :

"Ce jour là étoit je crois un jour de déluge qui obligea plusieurs de ce bourg leurs (logements ?) que la (Rampenne ?) étoit grande".

Il semble que des maisons furent inondées et que des habitants durent quitter leur logement, mais je ne comprends toujours pas pourquoi il parle de la Rampenne.

Le 1 février 1689 :

"Ce jourd'hui les eaux ont cessées à cause des prières publiques qu'on a faite par tout le royaume"

Rien de mieux en effet qu'une intervention divine.

Malgré ce mauvais hiver, la récolte 1689 ne semble pas compromise mais Dame Nature se manifeste à nouveau en automne :

"Ce jourd'hui est arrivé un si grand orage que la grêle étoit aussi épaisse sur terre que sol enneigé. Pendant 4 heures avec de grands tonnerres que de ma vie je n'avois vu pareille chose, et fit cette semaine que la rivière déborda et rompit plus de la moitié des ponts étant sur (mot manquant(la dite)) (rivière?) et ruina quantité de paroisses et maisons, (suivent quelques mots incomplets)".
1690 semble se passer sans problème, ce qui ne sera pas le cas de 1691, on lit en bas de la dernière page de cette année :
"Fin de la malheureuse année 1691, l'hiver fut terrible, les neiges durèrent sur la terre depuis le jour de Saint Ursin 1690 jusqu'au 3 mars avec un froid exessif. L'été fut horriblement chaud et plein de tonnerre et de grêles [partie manquante mais parle surement d'une sécheresse de 9 mois] de pluie car on demeura 9 mois sans pluie. [Reste du texte effacé mais on peut comprendre qu'il n'y a eu ni fruits ni noix].
En marge et très incomplet, on lit : flux de (?) il n'y a aucun gland ou sang(???)" .

L'année 1692 sera visiblement du même genre, en juin on lit :

"Malheureux temps qui commença le premier novembre n'a point fini pour ainsi dire que la mi mai.
Et à présent que d'écrire ceci comme une chose inouïe, on fait des prières publiques dans les paroisses, cloîtres et autres pour le froid qui continue toujours dans cette malheureuse année qu'on doit appeler la chose de déplorable année tant à cause de la chose qu'à cause de la misère ou toute la terre est réduite à cause des froids et des impôts inouïs et incroyables sur toutes sortes de personnes tant écclésiastiques que laïques.
Cette misérable cure que j'ai réparée selon mes forces tant pour moi que pour mes successeurs est taxée de cent quinze livres sans comprendre l'ordinaire des décimes (la part que reverse le curé à l'évêché).
Enfin cet horrible temps dure toujours, fait crier le monde à la faim, ce jourd'hui 8 juillet on a eu encore pour ainsi parler pas une seule journée de beau temps. Tout le monde est en prière pour la collecte des bleds qui paraissent beaux.
On ne trouve plus de bled pour de l'argent même qui vaut 40 sous pour le pain ordinaire et la marchesse 29 pour l'ordinaire et on le la vendue jusqu'à (3 ou 30 fois).
Il n'y a eu dans cette année que X jours de beau temps quoique dans les églises on ai été les quarantes (?), encore est-il arrivé une grêle si furieuse qu'elle a ravagée plus du quart du Berry le 2 août et ce jour là qui estoit funeste pour la France car s'il grêla dans X provinces plus encore qu'en Berry, on espère ensuite du beau temps pour la (?), pour les vendanges on a du vin qui ne mérite pas ce nom vaut 60 livres, le vieux vaut 200 livres. On ne peut espérer de vendanges car ce jourd'huy 11ème octobre on ne peut trouver un raisin mûr de sorte que faute de vin on (ne pourra (effacé)) plus dire la messe que les fêtes.
(effacé) souhaitent plus la mort que la vie".

Il semble bien que les mauvaises conditions météorologiques entraînent une baisse de revenus et que de ce fait le poids des impôts devient plus pesant, Louis XIV n'est-il pas au sommet de sa gloire ?

L'année 1693 est également fort mauvaise et le 25 mai on en appelle à la puissance divine :

"Demain, toute la septaine doit aller en procession à Bourges y joindre Monseigneur avec son clergé qui ira au devant de la chasse de Sainte Solange accompagné de tous les corps de ville qui doivent communier à la messe de Monseigneur qui sera célébrée chantée pontificalement pour implorer le secours du ciel afin de détourner de dessus nos têtes les fléaux de Dieu visiblement décoché contre nous, car jusqu'à aujourd'hui 25 mai, on n'a pu voir 2 journées de beaux temps mais des pluies continuelles avec gèlois, vents impétueux qui avec les impôts épouvantables font gémir les pauvres et les riches par tous les coins du royaume car le monde et les gens d'église sont comme au désespoir tant que les temps et la dureté des impôts sont cruelles."

Malgré tout il faut attendre début juillet 1693 pour avoir une accalmie :

"Les pluies continuent toujours avec abondance. Le 19 juin la rivière fut débordée pendant 3 jours qui inonda presque tout le pays. Les (?) les bleds furent fauchés (?) le 2 juillet".

Début Août 1693, le curé CHAMBON explique les causes de la grande famine de 1694 :

"Les pluyes sont cessées du 2 juillet qui ont tellement corrompues les eaux des puits qu'elles en ont rendues malades la moytié du monde car on ne beuvoit point de vin encor. Le vin de cette année-là étoit si petit que jamais on ne l'a put boire plus médiocre ny plus cher. Le vieux vaslloit deux cent livres le tonneau et le commun 8 vingt livres (160)au moins.Heureux ceux qui ne vécurent pas de ce tems là, car dans cette paroisse comme dans les autres je ne pouvois trouver 20 personnes en santé.Pour le comble des autres malheures,
Le bled s'enchérit beaucoup, la moudure vaslloit 23 sols.Le quart de la ville de Bourges avec cette superbe église la Sainte Chapelle et le Palais qui n'avait point d'égal en France, brûla le trentième juillet à 9 heures du matin. La moitié des bleds se sont perdues à cause que pour de l'argent on ne pouvait trouver d'ouvriers. Le faucheur gainuoit 45 sols par jour,le moissonneur 20".

En résumé, les pluies empoisonnent les puits, les gens sont malades et ne peuvent faire la moisson, le grain pourrit sur pied. Cette très faible récolte et l'incendie de Bourges et de ses réserves de grains annoncent une famine.

La fin d'année 1693 sera déjà difficile, le curé en préliminaire d'un enterrement écrit :


"Le douzième septembre 1693, année de famine pour tous et de maladie a été par moi prêtre curé de cette paroisse..."

Mais la période qui sera la plus dure à vivre sera le printemps 1694
car la pénurie est à son comble et la récolte suivante pas encore là :
"En cette présente année, le froment vaut quatre livres 15 sous, le méteil, 4 francs, et tout le reste du bled, quoique plein d'ivraie et de vilénie vaut 1 écu pour le moins.
Bien plus, de ce jourd'huy, 19 juin, on ne peut plus trouver de bled pour de l'argent dans les villes. La misère est si grande que tout le monde languit et souhaite plutôt la mort que la vie.
Le bon vin vaut cent francs le tonneau; moi-même je l'ai acheté à ce prix-là. L'huile vaut 10 livres la pinte. Les pommes ont valu jusqu'à 40 sous le quarteron.
On ne peut croire combien il est mort de personnes de faim dans toutes les provinces. on ne saurait concevoir le nombre innombrable des impôts que le roi lève, ce qui jette tout le monde dans le désespoir."

Cette famine qui sera fatale à pas mal de gens en Berry et en France le sera aussi pour le curé CHAMBON qui va décliner petit à petit au cours de 1693 et 1694. Son écriture et ses propos deviennent cahotiques, il est remplaçé pour maladie durant assez longtemps en 1694 (il fait même en revenant, sur son registre, le décompte des décès qui se sont déroulés et de l'argent qu'il a perdu par la même occasion). Il s'éteindra en janvier 1695 à l'age de 37 ans.
Monique
 
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